Bonnes feuilles
Lisez. Puis jugez.
L'ouverture du livre
Il est huit heures trente, un mardi de novembre, dans la zone commerciale au nord de Saint-Étienne. Sarah a vingt-six ans. Elle a sorti son badge, l'a passé devant la borne, attendu le bip. Caisse numéro quatre. Elle vit cela depuis deux ans et demi.
À huit heures quarante, une cliente pose sur le tapis un yaourt bulgare, importé. Sarah le scanne. Bip. La cliente lui dit bonjour. Sarah répond bonjour. […]
Ce qu'on ne voit pas, c'est ce qui se passe dans la tête de Sarah pendant ces quatre-vingt-dix secondes. Sarah calcule. Elle a 1 463 euros sur son compte avant la fin du mois. Elle doit payer 720 euros de loyer, 110 d'électricité, 95 de mutuelle, 180 d'essence parce qu'elle vient de Saint-Just-Saint-Rambert en voiture. Il reste 358 euros pour quinze jours. Cela fait 23 euros par jour. Pour deux personnes, elle, et sa fille de quatre ans.
Le yaourt bulgare coûte vingt centimes de moins que le yaourt français. Sarah le sait. Elle le scanne tous les jours.
[…] Ce soir, elle ne dira à personne ce qu'elle a pensé ce matin. Elle ne le dirait pas, à qui ? Ses parents ne comprennent pas. Le père de sa fille est parti. Sa meilleure amie a déménagé à Lyon en 2023.
Sarah ne se plaint pas. Sarah ne proteste pas. Sarah ne pose pas de bombes. Sarah scanne des yaourts bulgares. Elle se lève à six heures, elle se couche à vingt-trois heures, elle vote, quand elle vote, sans y croire vraiment, et le reste du temps, elle se tait.
Sarah est une parmi neuf millions huit cent mille personnes.
Le manifeste
Et si l'on regarde bien, on voit que ce silence n'est pas naturel. Il a été produit. Pas par une volonté. Par une accumulation. À chaque réforme qui ignore, à chaque norme qui paralyse, à chaque service qui s'éloigne, le système a soufflé la même phrase au citoyen ordinaire.
Tais-toi.
Tais-toi parce que tu ne comprends pas. Tais-toi parce que c'est compliqué. Tais-toi parce que d'autres décident. Tais-toi parce que c'est l'Europe, la mondialisation, l'urgence, le contexte.
À force, le citoyen s'est tu. Il n'a pas accepté. Il s'est tu. C'est différent.
La France n'a pas perdu sa dignité dans un événement. Elle l'a perdue dans l'addition silencieuse de mille renoncements ordinaires. Et c'est précisément pour cela qu'on ne la retrouvera pas par un événement non plus. On la retrouvera par l'addition silencieuse de mille décisions ordinaires qui disent : ça suffit.
Extraits verbatim de Le silence des Français — Pour rebâtir la confiance